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Journal du Château

De Saint Martin à Rome : quand une économie régénérative prend racine

De Saint Martin à Rome, Eléonore Todini met en lumière les liens entre Doughnut Economics et économie régénérative. Un regard vivant sur la transformation en cours au domaine, entre château, ferme, terres agricoles et biodiversité.

Une mise en perspective

Depuis près de deux ans, Eléonore Todini accompagne l’évolution du projet de Saint Martin de Toques à travers des missions ciblées. Au printemps 2026, elle a rejoint le domaine pour une immersion de trois mois, contribuant à la structuration de l’équipe permanente tout en participant à la mise en forme du projet agricole.

Sa participation au séminaire Doughnut Economics à Rome, en juin 2026, lui a permis de prendre du recul sur l’économie régénérative déjà à l’œuvre à Saint Martin de Toques, et de mieux situer la transformation en cours sur ce territoire.

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L’application concrète

Participer au séminaire DEAL m’a accordé un autre angle de vue sur ce que nous construisons à Saint Martin de Toques. C’était un peu comme découvrir que l’étrange potion que nous étions déjà en train de concocter avait en réalité une recette — simplement une recette très ouverte, créative et vivante.

Saint Martin de Toques n’est pas seulement un lieu magnifique, avec de vieilles pierres et de beaux paysages. C’est un monde à part entière : un château, une ferme, des terres, des Hommes et une histoire immense. Un lieu où patrimoine, sols, animaux, humains, décisions, tempêtes, feux de forêt, budgets, compost, points d’eau et grands rêves s’assoient tous à la même table. Sans oublier la famille de quinze sangliers qui vient parfois faire coucou au coucher de soleil.

Et c’est précisément là que le Doughnut Economics devient passionnant : non pas comme une théorie perchée au-dessus de nos têtes, mais comme quelque chose de très concret, qui s’applique chaque jour sur le terrain.

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La première grande idée : changer l’objectif

Le premier principe du Doughnut Economics dit : changer l’objectif.

Au lieu de courir après une croissance infinie du PIB comme un hamster dans une roue dorée, l’idée est de créer des économies qui permettent aux humains et à la planète de prospérer ensemble.

Phrase simple, gros écho dans le cerveau.

Quand je suis arrivée pour la première fois dans le projet, Grégoire Fabre m’a dit : « Il s’agit d’économie régénérative. »

J’ai tout de suite aimé l’idée. Économie régénérative : cela sonnait innovant, ambitieux, légèrement mystérieux et, pour être honnête, un peu flou. Qu’est-ce que cela veut vraiment dire un lundi matin, quand il faut coordonner l’équipe, gérer le maraîchage, nourrir les animaux, prendre des décisions et réparer quelque chose qui vient de se casser ?

Au séminaire DEAL, le brouillard a commencé à se lever.

Le principe « changer l’objectif » m’a aidée à comprendre une chose essentielle : l’économie régénérative n’est pas un manuel d’instructions rigide. Ce n’est pas une recette sacrée écrite par des druides et enfermée dans un tiroir. C’est bien plus vivant que cela.

Parce qu’il n’existe pas une solution parfaite. Il existe autant de solutions qu’il existe de lieux, de climats, d’histoires, d’équipes, de sols et d’êtres humains.

Et franchement, quel soulagement !

Cela veut dire que nous n’avons pas besoin de copier qui que ce soit. Nous n’avons pas besoin de prétendre que nous avons déjà tout compris. Nous pouvons commencer avec ce que nous avons, là où nous sommes, avec de la sincérité, de l’intelligence et une bonne dose de courage.

Alors peut-être que l’économie régénérative est une recette à faire soi-même : prenez un lieu, ajoutez-y ses besoins réels, mélangez avec du soin humain, saupoudrez de contraintes locales, remuez avec du bon sens, puis goûtez et ajustez au fur et à mesure.

Et si « changer l’objectif » ne consistait pas à créer un système parfait du jour au lendemain, mais simplement à poser de meilleures questions chaque jour ?

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C’est tellement bien d’être humains !

Un autre principe qui prend tout son sens à Saint Martin de Toques est : cultiver la nature humaine.

L’économie classique imagine souvent les humains comme des êtres froids, isolés et calculateurs. En gros : des robots en costard, prenant des décisions rationnelles via des tableurs Excel.

Mais les vrais humains ne fonctionnent pas comme cela.

Nous sommes sociaux. Nous avons besoin de confiance. Nous avons besoin d’appartenance. Nous avons besoin de sens. Nous avons besoin de nous sentir utiles. Nous sommes interdépendants, émotionnels, intelligents, imparfaits, généreux, fatigués, brillants, contradictoires et capables de prendre soin avec coeur.

À Saint Martin de Toques, c’est le quotidien.

L’inclusion fait déjà partie du projet. Par exemple, nous employons un réfugié ukrainien de 50 ans comme gardien de la propriété. Nous travaillons aussi avec un homme de 64 ans qui n’a pas de diplôme universitaire. Tous deux prennent profondément soin du lieu. Ils accueillent les travailleurs et les visiteurs, observent ce qui se passe sur les terres, et apportent une forme de sagesse pratique qu’aucun diplôme ne peut remplacer.

Un lieu régénératif ne peut pas seulement régénérer les sols et la biodiversité. Il doit aussi régénérer la dignité, la responsabilité et le sentiment d’appartenance.

Au moment où j’écris ces lignes, l’équipe est composée à parts égales d’hommes et de femmes. La structure organisationnelle est portée par deux femmes, qui coordonnent les opérations à court et long terme, aux côtés de deux hommes qui les mettent en œuvre directement sur le terrain.

Ce n’est pas une affiche « corporate » sur la diversité. Ce sont des personnes qui font le travail, partagent la responsabilité et apprennent à avancer ensemble.

Et cela ouvre une question passionnante : que se passe-t-il quand un projet n’est pas seulement guidé par l’efficacité, mais aussi par le soin, la confiance et différentes formes d’intelligence ?

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Le pouvoir oui, mais partagé

Cela nous amène à un autre principe du Doughnut Economics : concevoir pour distribuer.

À Saint Martin de Toques, nous explorons ce que signifie distribuer le pouvoir et les responsabilités de manière plus intelligente.

Idéalement, dans un futur très proche, la communication circulera à tous les niveaux. Les décisions seront prises par consensus lorsque cela sera possible, et chaque personne sera responsable de son propre champ d’action. L’objectif n’est pas de créer le chaos avec tout le monde qui parle en même temps. L’objectif est de créer de la clarté, de la confiance et une responsabilité partagée.

Parce que lorsque le pouvoir repose sur une seule personne, tout le système devient fragile.

Mais lorsque le pouvoir est distribué, les personnes grandissent. Elles deviennent plus attentives, plus engagées, plus créatives. Elles ne se contentent pas « d’exécuter ». Elles deviennent le projet.

Cela se voit aussi dans la relation entre les propriétaires et les personnes qui vivent et travaillent sur la ferme. Les propriétaires ne vivent pas sur place, mais ils font confiance aux habitants de la ferme pour prendre soin de la terre selon ce dont elle a réellement besoin.

Et c’est là que les choses deviennent belles.

Parce qu’à Saint Martin de Toques, une autre voix participe au processus de décision.

Pas la voix la plus forte. Pas la voix la plus impatiente. Pas celle qui a le plus gros tableur. Mais celle qui fait tout tenir debout.

La voix de la Nature.

Ici, la Nature a son mot à dire. Elle parle à travers le sol, le vent, le risque d’incendie, les arbres, les animaux, l’eau, les étés secs, la garrigue, la faune qui revient, les zones fragiles et les zones résilientes.

Sa voix est portée par plusieurs personnes : des biologistes comme Aude Claire, les gardiens, les propriétaires, et toutes celles et ceux qui l’observent attentivement. La région est fortement marquée par le vent et le feu, donc écouter la Nature n’est pas un luxe poétique. C’est de l’intelligence de survie.

Comment protéger les terres autour du château ? Comment faire revenir la faune sans prétendre tout contrôler ? Comment prendre soin d’un lieu qui possède son propre rythme, sa propre mémoire et ses propres limites ?

Récemment, des points d’eau ont été installés à des endroits clés de la propriété, afin que les sangliers, les chevreuils, les perdrix, les blaireaux et d’autres animaux puissent trouver refuge et se restaurer en paix.

Petite action ? Peut-être.

Mais elle dit aussi ceci : cette terre n’est pas seulement une ressource. C’est une communauté vivante.

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La régénération n’est pas qu’un joli mot

Un autre principe du Doughnut Economics nous invite à être régénératifs par conception.

Et c’est là où on rentre dans le concret.

La régénération n’est pas quelque chose que l’on écrit sur une jolie brochure avant de l’oublier à la fin de la pause café. Elle doit apparaître dans le sol, dans l’eau, dans notre manière de cultiver, d’organiser le travail, d’accueillir les personnes, et dans la façon dont nous prenons des décisions quand personne ne regarde.

La ferme et les terres environnantes sont au cœur de cette démarche.

Nous explorons une agriculture et un pastoralisme qui s’adaptent aux réelle ressources du lieu. Cela signifie éviter les intrants chimiques et réduire la dépendance aux machines agricoles utilisées de manière systématique en agriculture conventionnelle. Cela signifie demander à la terre ce qu’elle peut réellement offrir, plutôt que de la forcer à performer comme un employé épuisé.

Bien sûr, le soin demande aussi de l’action.

Année après année, nous améliorons les terres en épandant du compost, de la bentonite et du sel, selon les recommandations des spécialistes des sols vivants, Claude et Lydia Bourguignon. Lentement, patiemment, le potentiel du sol peut s’élargir.

Non pas par la violence, ni par la pression, mais par la relation.

Parce qu’un sol n’est pas une machine. C’est un monde vivant sous nos pieds. Et comme tout monde vivant, il répond à l’attention, à la nourriture et au temps.

À quoi ressemblerait l’agriculture si nous arrêtions de demander : « Combien pouvons-nous prendre ? » et que nous commencions à demander : « À quel point ce lieu peut-il devenir vivant ? »

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La « Croissance » : faut-il la vénérer ?

Le septième principe du Doughnut Economics est particulièrement piquant : être agnostique vis-à-vis de la croissance.

En termes simples : arrêter de vénérer la croissance comme si elle était le seul dieu disponible.

Ce principe interroge la manière dont des économies financièrement, politiquement et socialement dépendantes de la croissance pourraient apprendre à vivre avec elle, sans elle, ou au-delà d’elle.

À Saint Martin de Toques, cette question devient très concrète.

Que peut fournir cette terre à l’intérieur de ses propres limites ?

Pas dans un fantasme. Pas dans un rêve Excel à cinq ans. Mais dans la plus franche des réalités.

Quelle est la capacité agricole et pastorale de la propriété ? Combien d’animaux la terre peut-elle accueillir ? Quel type de production a du sens ici ? Quel niveau d’activité peut exister sans épuiser l’écosystème qui rend tout cela possible ?

C’est là que le Doughnut devient moins philosophique et plus mesurable, plus utile.

En France, nous avons la Chambre d’Agriculture, qui peut réaliser un diagnostic du potentiel agricole et pastoral d’une propriété. Nous attendons actuellement leur devis. Ce diagnostic pourrait devenir un point de départ solide : où en sommes-nous aujourd’hui, et où pourrions-nous être dans cinq ans si nous continuons à appliquer du compost, à planter des essences adaptées et à améliorer les terres saison après saison ?

Il ne s’agit pas de demander : « Comment pouvons-nous croître indéfiniment ? »

Il s’agit de demander : « Qu’est-ce qui est suffisant ? Qu’est-ce qui est sain ? Qu’est-ce qui est généreux sans devenir destructeur ? »

Et c’est peut-être l’une des questions les plus radicales que nous puissions nous poser aujourd’hui.

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Le Doughnut est déjà sur la table

 Regarder Saint Martin de Toques à travers le prisme du Doughnut Economics a rendu une chose très claire : nous ne partons pas de zéro. À bien des égards, nous appliquons déjà certains de ses principes.

Nous changeons l’objectif en plaçant la régénération au cœur du projet. Nous cultivons la nature humaine en créant de la place pour l’inclusion, la confiance et la responsabilité. Nous explorons des manières plus distribuées d’organiser le pouvoir. Nous écoutons la Nature comme une véritable partie prenante. Nous restaurons la biodiversité, améliorons la santé des sols, questionnons la croissance et cherchons à comprendre ce que la terre peut réellement soutenir.

Saint Martin de Toques, avec son château, sa ferme et ses terres, devient un laboratoire vivant de l’économie régénérative. Pas un laboratoire théorique. Un vrai, avec du vent, du sol, des humains, de la faune sauvage, du compost, du patrimoine, de l’incertitude et de la joie.

Maintenant que ces principes sont plus clairs, nous pouvons les appliquer avec davantage d’intention. Nous pouvons continuer à les affiner au fil du temps : observer, ajuster, écouter, mesurer, questionner et améliorer.

Parce que le Doughnut Economics n’est pas seulement quelque chose à comprendre. C’est quelque chose à pratiquer.

Et à Saint Martin de Toques, la pratique a déjà commencé, pas à pas, saison après saison, question après question.

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